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L’avenir de la gauche?

Tomasz Sawczuk

Propos de Zygmunt Bauman recueillis par Adam Puchejda

Propos de Zygmunt Bauman recueillis par Adam Puchejda

À votre avis, quelle gauche y aura-t-il à l’avenir ? Conservatrice en matière de mœurs ou mettant un fort accent sur la redistribution des revenus, hostile à l’Europe ou avant-gardiste, radicalement écologique luttant pour les droits de l’homme ?

Rien de tout cela. Les caractéristiques que vous venez de présenter ne couvrent par la complexité du problème de la gauche d’aujourd’hui. Depuis longtemps, nous avons affaire à deux façons de construire la gauche dont chacune est, malheureusement, erronée. Ce qui l’emporte, c’est l’idée de création d’une gauche ressemblant à la droite, associée – certes – à la promesse que nous autres allons faire tout simplement mieux ce que fait la droite, avec plus d’efficacité. Remarquons que les actions le plus drastiques de démontage d’un État social ont été l’œuvre de gouvernements sociaux-démocrates. Autant Margaret Thatcher a été prophète et missionnaire de la religion néolibérale, autant c’est le travailliste Tony Blair qui en a fait une religion d’État.

La deuxième manière de construire la gauche, c’est la conception dite de la « coalition arc-en-ciel ». On y part de l’hypothèse que si l’on réussit à rassembler tous les mécontents sous le même parapluie, quelle que soit la nature de leur malaise, va naître une puissante force politique. N’empêche que, parmi les déçus et les frustrés, il existe de très violents conflits d’intérêts et de revendications. S’imaginer une gauche composée, d’un côté, de promoteurs discriminés du mariage pour tous et, de l’autre côté, d’une minorité pakistanaise persécutée – est une recette de destruction et d’impuissance, et non d’intégration ou de puissance efficace. La conception de la « coalition arc-en-ciel » ne produit comme fruits que la dilution de l’identité de gauche, le flou de son programme et la paralysie de la « puissance politique » qui était son fondement.

Sur quelle assise, cependant, la gauche peut-elle construire son programme ? Jacques Julliard, qui dans son livre le plus récent, Les gauches françaises 1762–2012, a présenté une analyse critique de l’héritage de la gauche française, prétend que la gauche peut aujourd’hui se référer tout au plus à l’idée de la justice. Elle ne peut même plus parler de progrès, puisqu’elle porte un regard inquiet sur la technique, qui en est l’incarnation, et un regard plein de sympathie sur l’écologie qui, ex definitione, tend à la conservation et non point au changement.

La chute du communisme a eu certainement un impact significatif sur le potentiel de la gauche. De longues décennies durant, « l’ordre du jour » pour le reste du monde a déjà été défini par le fait même de l’existence du communisme, avec son programme d’alternative sociale. Avec ou sans enthousiasme, mû par un instinct de conservation, ce reste du monde vaquait aux missions puisées dans ce programme – telle la lutte contre le malheur, l’humiliation et les handicaps humains, la récompense adéquate pour le rôle de la classe ouvrière dans le processus de création de la richesse, la lutte contre les inégalités et pour la justice sociale, l’éducation et les services de santé accessibles à tous, la vieillesse sécurisée ou l’assurance protégeant les individus face aux malheurs de la vie. Ce qui fait qu’il était plus aisé à la social-démocratie, qui avait trouvé – paradoxalement – un allié puissant dans son ennemi le plus acharné, d’imposer son programme social. Il faut convenir que le « reste du monde » réalisait les missions imposées par la menace communiste avec un succès – oh combien plus grand ! – que le communisme lui-même ! Aujourd’hui, l’épouvantail communiste n’est plus. Les programmes d’amélioration de l’existence humaine battent donc en retraite…

Dans la sphère de la pratique, Gerhard Schroeder l’a exprimé tout aussi laconiquement qu’avec justesse en disant : « Il n’y a rien de tel qu’une économie capitaliste et socialiste. Il y a seulement une économie bonne ou mauvaise ». Dans ce sens, les gouvernements de centre-droit et de centre-gauche sont en compétition pour le grade de dignitaire le plus élevé parmi les fidèles de l’Église du PIB. À la barre de l’État, les deux bords de l’éventail politique sont d’accord pour reconnaître le statut de la croissance économique en tant que remède à tous les maux sociaux et pour voir dans l’accroissement de la consommation une aune de la bonne gouvernance. Le reste n’est que propagande électorale. En d’autres termes, la gauche, à vrai dire, n’a pas d’autre programme que de surenchérir sur la droite, histoire de savoir qui accélérera le plus le processus de détricottage du filet social et qui gagnera donc les prochaines élections. Il n’est pas du tout question de créer une alternative à des dispositifs sociaux en panne et inadaptés aux besoins des hommes.

Nous mettons donc la gauche au tombeau ?

Aucunement. Aujourd’hui, la gauche a toujours la possibilité de conserver et de consolider son identité. À ne citer que deux principes, associés indissolublement avec une « vision » de gauche : la coexistence humaine. Le premier, c’est la responsabilité de la communauté de tous ses membres et, plus concrètement, celle d’assurer chacun d’entre eux contre un fiasco vital, le refus de dignité, le handicap et l’humiliation. La réalisation de ce principe, c’était – au moins dans ses intentions et sa forme liminaire – le modèle de la société dit populairement « État-providence », où il ne s’agissait pas tant de faire croître le revenu que de faire asseoir, sur une base durable, et documenter, la codépendance des membres de la communauté, l’universalité du droit à une reconnaissance sociale et une vie digne et, partant, la solidarité sociale. Il serait donc plus juste de l’appeler « État social ». Le second principe, par contre, c’est l’évaluation de la qualité d’une société non pas à l’aide de revenu moyen, mais de bien-être du plus faible de ses secteurs (tout comme dans le cas d’une chaîne dont la résistance ne se définit tout de même pas par la résistance moyenne de ses maillons, mais par la résistance de son maillon le plus faible).

Qui alors pourrait réaliser un tel programme ? Les partis de gauche qui, dans différents pays, invoquaient les intérêts de la classe ouvrière, ont pratiquement disparu de la scène politique. Tandis que la nouvelle gauche attache bien plus d’importance aux problèmes de la culture et des mœurs qu’à l’économie et la redistribution. À ce jour, la tentative de fusion d’une sorte de libéralisme moral avec la dérégulation de l’économie n’a pas réussi. L’ancienne classe ouvrière s’avère trop conservatrice et rétrograde pour la gauche aristocratique, tandis que la gauche, faisant valoir les droits de l’individu, craint le collectivisme des classes laborieuses, le nationalisme, l’inimitié envers l’autre, etc. Que peut faire la gauche pour ravoir les coudées franches ?

 

Les racines du phénomène que vous décrivez sont bien plus profondes. Ce ne sont pas les relations mutuelles entre la « gauche » et la « classe ouvrière » qui ont changé, mais les sujets de celles-ci. Or, ce sont le nombre, le poids social et la « morphologie » de l’électorat de base de la gauche, qu’a été la classe ouvrière, qui ont changé. Du temps de Marx, les esprits le plus éclairés s’attendaient à ce que le monde s’acheminât à la division en ouvriers et leurs chefs et qu’il n’y eût plus de place pour une troisième catégorie. Ne voilà-t-il pas que la classe ouvrière de l’industrie traverse aujourd’hui le même processus qu’au XIXe siècle ont connu les ouvriers agricoles qui, au début du siècle, constituaient 90 pour cent de la population, et 9 pour cent à la fin du même siècle. Aujourd’hui, on voit que la classe ouvrière industrielle c’est du passé. Si elle persiste encore quelque part, cela doit être loin de l’Europe, dans les pays dits en développement, et – là-bas aussi – c’est transitoire, car au moment où l’accumulation primitive du capital y touche à sa fin, et qu’une main d’oeuvre bon marché cesse de décourager des investissements en machines, la classe ouvrière commencera à se rétrécir à vue d’oeil. On dit aujourd’hui, en guise de plaisanterie, mais ce n’est sans doute qu’une demi-plaisanterie, que dans l’établissement industriel de l’avenir il n’y aurait qu’un homme d’employé et un chien. L’homme serait là pour donner à manger au chien, et le chien pour veiller à ce que l’homme ne touche à rien.

 

Selon Jacques Julliard, l’une des premières démarches pour sortir de cette situation, c’est de modifier notre manière de penser la forme des sociétés – cesser de se les imaginer comme un certain nombre de groupes, qui ont leurs intérêts, et les appréhender comme composées d’individus, qui ont non seulement des besoins économiques, mais aussi religieux et culturels. Autrement dit, la gauche devrait, d’une certaine manière, jeter un pont entre les exigences des communautés et les aspirations des individus.

Aujourd’hui, une telle société ressemble à un rêve vain… Les bases morphologiques d’une action collective et solidaire se sont effritées au cours du processus d’individualisation. Autrefois, les établissements de travail, quelle que soit la nature de leur production, ont été également des usines de solidarité, comme les établissements Ford ou Stocznia Gdańska (Chantiers navals de Gdańsk). Aujourd’hui, au contraire, ce sont des usines de compétitivité et de suspicion réciproque. Certains observateurs ont eu hâte de transférer à la place publique les espoirs d’une action politique solidaire dans le style de « un pour tous, tous pour un » placés autrefois dans de grands établissements industriels et sans abri de nos jours. Mais les cas, fréquents ces dernières années, de rassemblement sur des places publiques ou dans les jardins municipaux, où l’on dresse des tentes pour quelques jours ou semaines dans l’intention d’y demeurer aussi longtemps qu’il le faille pour arriver à ses fins, ont été autant de tentatives de trouver, réellement ou par enchantement, des modes alternatifs d’une action efficace dans la situation où la confiance en l’État flétrit et croît le doute que l’on puisse en espérer un travail bien fait. L’espoir que le salut vienne d’en haut s’évanouit – il se peut que l’espoir se réalise, si nous nous y mettons, tout seuls, sans intermédiaires ? Mais c’était là autant de manifestations d’une solidarité – pour le dire ainsi – « explosive » ou « canalisée », servant notamment à désamorcer l’indignation accumulée et l’opposition à un état de choses insupportable de sorte à pouvoir, le lendemain, replonger dans un quotidien inchangé et intenable, tout comme avant.

Mais, est-ce que de tels propos ne servent pas à construire la solidarité intergénérationnelle ? Ne sont-ils pas un accompagnement de mouvements plus durables et mieux organisés ?

Il convient de mettre en garde contre des conclusions tout aussi optimistes que hâtives, et largement précoces, que l’on voudrait tirer de telles expériences. Pour le moment, les mouvements alterglobalistes n’ont fait que prouver qu’ils pouvaient amener (encore que pas toujours) à l’élimination d’un seul ouvrage que tous les participants – abstraction faite des opinions et des intérêts divergents sur d’autres questions qui les divisent – sont unanimes à considérer comme inacceptable ou insupportable… S’ils réussissent, ils nettoieront tout au plus le chantier pour la construction de quelque chose d’autre. Mais quoi ?! Aucun mouvement ne peut se targuer à ce jour d’avoir érigé un ouvrage sur le chantier qu’il a réussi à faire déserter. Et rares sont ceux qui aient réussi à faire déserter voire le chantier lui-même. La bourse de New York, dont les occupants étaient les seuls à croire l’occupper, a été la première des places mondiales à avoir réalisé des profits supérieurs aux cotations d’avant la crise, sans varier d’un iota la politique condamnée par les protestataires. Elle aurait été la seule, au contraire des journalistes assoiffés de sensations et des socialistes affamés de découvertes mémorables, à ne pas avoir remarqué qu’elle avait été occupée..

Il n’existe donc aujourd’hui aucun groupe ou institution qui puisse commencer à mettre en œuvre des changements plus sérieux. En outre, nous avons affaire à une grave crise de l’idée de représentation, parce que d’énormes masses de gens ne prennent pas du tout part à la politique.

Vous n’êtes pas sans savoir vous-mêmes que vous décrivez une société et une politique qui sont tout le contraire de ce qu’elles ont été autrefois. La société est aujourd’hui plus proche de l’atomisation, d’une querelle interne que de la solidarité. Ce pour quoi nos grands-pères et arrière-grands-pères ont combattu pendant longtemps est un train de tomber en miettes. Des décennies durant, ils se sont démenés à faire étendre l’intégration sociale, ainsi que la solidarité humaine et la coopération qui y trouvait son assise, du niveau de la communauté locale – paroisse, commune ou domaine familial – à des espaces considérablement plus vastes d’un « ensemble imaginé » de l’État/nation. Il y a eu aussi des conflits, non moins pénibles et horribles d’ailleurs pour les générations auxquelles il a été donné de les vivre que ne sont pour nous autres les enjeux que nous vivons. Il a fallu tout le XIXe siècle pour que l’État moderne, croissant en forces et ambitions, réussisse à brider la liberté irréfrénable du business qui est arrivé à se défaire de la curatelle de la famille, d’un corps de métier ou de la communauté locale et s’installer sur des territoires politiquement – et aussi éthiquement – non aménagés.

Aujourd’hui, nous vivons dans une époque de « dérégulation ». Ce terme, neutre en apparence, dont le remplaçant plus manifeste (et plus honnête) pourrait être celui de « désorganisation », recèle un éparpillement de responsabilité et suppose le remplacement des situations relativement prévisibles, car structurées, par des situations imprévisibles, empreintes d’incertitudes, de peur d’un lendemain inconnu, etc. La « dérégulation » obéit au mot d’ordre se proposant de rendre chaque individu, ou coalition d’individus, maître de son propre sort – mais, en pratique, elle ne fait maîtres de leur propre destin (et, à l’occasion, de celui des autres) que peu d’élus, abandonnant les autres aux caprices de la Fortune auxquels on ne trouve pas de parade. Laisser les individus à eux-mêmes, les met en concurrence : au lieu de promouvoir la solidarité, leur situation favorise leurs suspicion et rivalité réciproques. Dans cette situation, il est insensé de « resserrer les rangs », de se mettre coude à coude. Et l’on ne voit pas comment l’association de leurs intérêts individuels pourrait assurer une plus grande chance de leur réalisation.

Quelles sont les leçons qui en découlent pour la gauche ?

Dans ces conditions, défavorables à une action collective et décourageantes, la gauche fait face à un défi de taille : rehausser la politique, activité d’une portée seulement locale à ce jour, à un niveau de problèmes à caractère déjà global auxquels nos contemporains ont eu à faire face. Rien donc d’étonnant à ce qu’elle n’ait pas le courage de dire ouvertement à ses concitoyens, dont à son propre électorat, qu’ils doivent – tout comme le reste de l’engeance humaine – assumer de nouveau la tâche consistant à refaire la grande réalisation de nos ancêtres de l’ère de l’édification nationale ; sauf qu’ils leur faudra le faire à une échelle incomparablement plus importante car panhumaine. Cela ne veut pourtant pas dire qu’il faille l’absoudre de ce manque de courage (et sens de responsabilité !). Elle manque de vertus de courage, de persévérance et d’un espoir pérenne dont ses ancêtres ont eu la chance – pour eux-mêmes et le reste de l’humanité – d’être dotés à discrétion.

* Zygmunt Bauman, sociologue, philosophe, théoricien du postmodernisme, professeur émérite de l’Université de Leeds et de l’Université de Varsovie. Il est l’auteur de plus de 40 ouvrages. Pour celui de « Nowoczesność i zagłada » (Modernité et anéantissement; 1989), il a reçu le prix européen Amalfi dans le domaine des sciences sociales ; en 1998, il a été distingué du Prix Theodor W. Adorno, et en 2010 – du Prix Prince des Asturies, dit « prix Nobel espagnol ».

** Adam Puchejda – historien des idées. Il travaille sur l’histoire des intellectuels, des transformations de la sphère publique et la philosophie politique. Récemment, il a travaillé à Sciences Po Paris avec Prof. Daniel Dayan. Collaborateur de „Kultura Liberalna”.

 

*** Trad. EUROTRAD Wojciech Gilewski.

« Kultura Liberalna » nr 241 (34/2013) du 20 août 2013

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